Hépatite E : ce virus « oublié » infecte désormais 3 fois plus de Français qu’avant

Ce mardi matin, dans son cabinet du 11e arrondissement de Paris, le Dr Hélène Vasseur consulte les résultats sanguins de Patrick, 54 ans, chauffeur livreur. Fatigue extrême, urines foncées, transaminases au plafond. Le diagnostic tombe trois jours plus tard : hépatite E. Un virus que le patient n’avait jamais entendu nommer.
Pourtant, il est devenu la première cause d’hépatite virale aiguë en France.
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Un virus fantôme sort de l’ombre : les chiffres qui alertent les infectiologues
Les données de Santé Publique France ont de quoi surprendre. En 2002, le Centre national de référence recensait 76 cas d’hépatite E. En 2016, déjà 209.
En 2022, le compteur s’est affolé : 2 987 cas rapportés, dépassant désormais les hépatites A et B réunies.
Le plus vertigineux reste l’estimation réelle. Selon La Revue du Praticien, près de 100 000 Français contractent chaque année le virus de l’hépatite E (VHE). La majorité sans le savoir.
Plus des deux tiers des infections passent inaperçues, ce qui complique sérieusement la surveillance, observe le Pr Antoine Lefebvre, hépatologue dans un CHU du Sud-Ouest. Beaucoup de patients viennent consulter pour une fatigue inexpliquée, et c’est par hasard qu’on trouve. Un constat qui rejoint d’autres tendances épidémiologiques inquiétantes documentées ces derniers mois.
Dans votre assiette : comment l’hépatite E se propage en France
Le coupable n’est pas un voyage exotique. Selon l’Anses, plus de 98% des cas détectés sur le territoire sont autochtones. Autrement dit : contractés ici, dans nos cuisines.
Le vecteur principal ? Le porc, et plus précisément certaines préparations à base de foie cru ou peu cuit.
Le figatellu corse, les saucisses de foie sèches, les quenelles de foie, mais aussi les abats de sanglier et de cerf chassés en automne. Le virus, de génotype 3, circule de façon endémique dans les élevages européens.
Sylvie Margerin, 61 ans, restauratrice à Bastia, se souvient : J’ai mangé du figatellu cru toute ma vie comme mes parents. Quand le médecin m’a dit que c’était ça, j’ai cru à une blague. Une cuisson à cœur de 71°C pendant 20 minutes suffit pourtant à neutraliser le virus.
Immunodéprimés et donneurs de sang : les populations sous surveillance renforcée
Pour la majorité, l’infection guérit seule. Mais certains profils basculent dans la complication grave : femmes enceintes, patients greffés, personnes sous chimiothérapie, malades du foie.
Plus discret, le sujet des dons du sang inquiète. L’ARN viral est retrouvé chez 1 donneur sur 2 218 en France, selon La Revue du Praticien.
L’Établissement français du sang a renforcé ses dispositifs de dépistage ciblé depuis 2024.
Chez un patient greffé rénal, une hépatite E peut évoluer vers une forme chronique et détruire le greffon en quelques mois, alerte le Dr Karim Benhamou, néphrologue. À l’image d’autres alertes sanitaires comme cette bactérie rare repérée dans les hôpitaux français, le virus prospère dans le silence des cas non diagnostiqués.
Aucun vaccin n’est commercialisé en France. La prévention tient à un thermomètre de cuisson et à la mémoire d’un détail : ce foie rosé qu’on aime tant, peut-être faudrait-il le laisser cuire encore un peu.



